L’élection sans candidat·e : comment voter autrement
- 19 mars 2025
- Adrien c
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Dans bien des contextes et des organisations, nous sommes amenés à confier des rôles, et les pouvoirs qui vont avec, à certaines personnes. Tout l’enjeu est donc de choisir la ou les bonnes personnes pour occuper les rôles en question, afin qu’ils soient menés à bien. En général, cela se fait par le vote. Une liste de personnes nous est proposée où chacune, dans un processus marketing bien élaboré, met en avant sa meilleure facette, ses plus beaux arguments et ses plus belles promesses. “Votez pour moi, car moi président, je serai blabla et je ferai blabla…”. Cela vous rappelle sûrement quelque chose… Pourtant, cette manière de faire est loin d’être la meilleure et il existe d’autres manières de choisir. L’élection sans candidat·e en est une, et le but de cet article est de présenter ce processus ainsi que de faire un retour d’expérience plus personnel à son sujet.
Une question de légitimité…
Voter pour des personnes que l’on nous offre sur un plateau semble assez naturel, tant nous y sommes habitués depuis notre plus jeune âge, de l’élection de nos délégués de classe au collège jusqu’au choix de la personne qui gouvernera le pays pendant plusieurs années. Et pourtant, si l’on enfile nos lunettes de curiosité et qu’on le regarde d’un peu plus près, ce mode de décision est loin d’être parfait. Car dans notre système actuel, ce choix ne peut se faire que parmi des personnes qui se sentent suffisamment à l’aise pour oser se présenter et donc animées de suffisamment de légitimité à venir se frotter à l’avis du groupe. Ainsi, les personnes plus timides, plus humbles ou encore moins privilégiées sont d’emblée exclues du processus, alors qu’elles pourraient exceller dans le poste en question. Car tout n’est pas qu’une question de charisme, de prestance à l’oral et de belles paroles…
Attribuer un rôle depuis la base
Sur le papier, le processus d’élection sans candidat·e est plutôt simple. Plutôt que d’avoir à choisir parmi une liste de personnes auto-proclamées, on part du principe qu’il n’y a pas de candidat·e·s. Ou plutôt : qu’il n’y a pas de candidat·e·s auto-proclamé·e·s. De fait, tout le monde est potentiellement candidat. L’élection sans candidat·e est un des piliers de la sociocratie et le fil rouge qui anime ce processus est de faire émerger une personne depuis le groupe (la “base”), au lieu de demander au groupe d’en choisir une depuis une liste dont la constitution initiale est donc biaisée.
Sans pour autant dire qu’il s’agit du processus parfait (j’aborderai ses inconvénients un peu plus loin), il présente cependant de nombreux avantages : il renforce la dynamique et la confiance dans le groupe, fait travailler l’intelligence collective et donne une vraie légitimité à la personne choisie. Il renforce la confiance que cette personne peut avoir en elle, puisque l’une de ses plus grandes forces est de faire émerger des profils de personnes qui n’oseraient jamais se présenter d’elles-mêmes mais qui osent franchir le pas car le groupe les rend légitimes. Bien entendu, l’élection sans candidat·e ne doit pas attribuer un rôle à une personne qui n’en veut foncièrement pas et le processus est pensé pour éviter cet écueil.
Comment ça marche ?
Une élection sans candidat·e se déroule en plusieurs étapes. Je donne ici l’exemple pour l’élection d’une personne, mais cela fonctionne aussi pour élire un groupe de personnes.

Étapes de l’élection sans candidat
- Définition du rôle et du mandat associé : cela doit être fait en amont pour être prêt le jour J
- Définition des critères : le groupe défini collectivement les critères pour bien occuper le rôle en question : qualités, compétences, posture…
- Vote : chaque personne écrit le nom de la personne choisie sur un papier sans le communiquer aux autres. Il est possible de voter pour soi.
- Dépouillement argumenté : chaque personne annonce à haute voix la personne qu’elle a choisie et explique pourquoi. Il n’est pas possible d’annoncer un nom sans le justifier.
- Report de voix : il est possible de changer d’avis et de reporter sa voix sur une autre personne, parce que les choix des uns et des autres peuvent nous influencer. Ce report doit être argumenté.
- Proposition d’un nom : une personne dans le groupe fait la proposition d’un nom pour occuper le rôle. Ce nom doit être choisi uniquement parmi les personnes ayant obtenu au moins une voix, par contre la personne proposée n’est pas forcément celle qui a obtenu le plus de voix. Cette proposition doit être argumentée.
- Tour d’objections : il est possible de faire des objections sur la proposition. Une objection n’est pas une préférence personnelle, mais doit être justifiée par un risque pour le projet, pour le groupe ou pour soi. Une personne qui ne souhaite pas être élue peut l’exprimer en objection.
- Traitement des objections : on cherche à lever toutes les objections en faisant évoluer la proposition initiale, ou en partant sur une nouvelle proposition. C’est ce qu’on appelle un mode de décision par consentement.
- Célébration : quand il n’y a plus d’objections, le rôle est attribué !
L’importance du cadre
L’élection sans candidat·e est un processus en plusieurs étapes qui peut être émotionnellement très engageant. En effet, il implique de donner son avis sur une ou plusieurs personnes qui sont présentes et donc de se confronter à leur regard, que ce soit quand on les propose comme candidat·e·s ou quand on émet une objection à leur nomination, ce qui peut être difficile pour elles. Il nécessite de l’honnêteté, tout particulièrement lors du tour d’objections où l’idée n’est pas de faire plaisir mais d’exprimer ce qui est nécessaire pour le groupe, tout en mettant ses propres préférences, et d’une certaine manière son égo, de côté.
C’est donc un processus qui nécessite d’une part, d’être facilité par une ou plusieurs personnes (non candidat·e·s) afin de garantir le bon déroulement des étapes et le respect du temps, d’autre part de poser au préalable un cadre. Ce cadre pose des règles claires nécessaires au bon fonctionnement du processus pour que celui-ci reste inclusif et permette la libre expression de chacun·e dans un espace sécurisé. Chaque personne du groupe en est garant·e et peut à tout moment le rappeler s’il n’est plus respecté.

Exemple d’un cadre, basé sur l’espace de liberté de fertîles, posé au préalable d’une élection sans candidat·e
Un processus loin d’être parfait
L’élection sans candidat·e n’est pas exempte de défauts. C’est un processus qui peut être assez long : d’une heure à deux heures, voire plus selon la taille du groupe. Comme il est engageant sur le plan émotionnel, il nécessite une bonne dose de confiance entre les personnes dans le groupe et n’a pas sa place dans un espace où les relations sont dégradées voire toxiques : relations de pouvoir, conflits larvés, oppressions, chantage… Dans ces situations, elle risque alors de devenir le révélateur du mauvais état du groupe. Il peut par exemple être difficile pour quelqu’un d’émettre une objection à l’égard d’une personne qui exerce un pouvoir hiérarchique sur elle et auprès de qui elle ne se sent pas en sécurité.
Enfin, le principal biais de l’élection sans candidat·e est qu’il s’apparente donc un à processus de cooptation. En effet, il implique une bonne dose d’interconnaissance dans le groupe car les individus ont tendance à choisir une personne qu’ils connaissent bien, même si celle-ci n’oserait pas se présenter d’elle-même. Une personne nouvelle qui pourrait avoir toutes les qualités pour le poste mais que personne ne connaît suffisamment n’aurait que peu de chances, voire aucune, d’être choisie. Par ailleurs, l’utilisation de la décision par consentement rend le processus quasiment impossible avec des groupes de trop grande taille
Si on veut prendre un peu de hauteur, aucun processus de décision n’est parfait car tous comportent des biais et l’élection sans candidat·e n’y échappe pas. C’est un processus qui peut être très adapté dans certaines situations, et complètement inapproprié, voire dangereux, dans d’autres. L’enjeu est d’abord de se demander s’il convient à une situation donnée avant de chercher à tout prix à l’utiliser comme une sorte de recette miracle.
Un exemple concret : l’élection de la co-présidence d’une association
A titre personnel, j’ai eu l’occasion de vivre plusieurs élections sans candidat·e dans divers contextes, comme le choix d’une tête de liste ou le choix de la nouvelle présidence collégiale d’une association. C’est sur ce dernier contexte que se fait mon retour d’expérience. J’étais co-président démissionnaire et j’avais choisi à l’avance de ne pas faire partie des candidat·e·s possibles, ce qui m’a permis de me placer à l’extérieur du groupe et de prendre le rôle de facilitation (nous étions deux dans ce cas de figure).
Le but était de renouveler la co-présidence d’une association (l’Atelier du Déclic) en désignant les nouvelles personnes via l’élection sans candidat·e. La proposition initiale était de trois personnes pour occuper le rôle de la co-présidence, proposition qui a évolué à quatre personnes suite à un besoin exprimé dans le groupe. De nombreux critères ont émergé, certains plus que d’autres, comme la parité ou encore la disponibilité.

Exemple d’une liste de critères définie par le groupe.
Il est intéressant de noter que les personnes qui ont été finalement choisies comme co-président·e·s ne sont pas nécessairement celles qui ont obtenu le plus de voix. En effet, la réflexion s’est faite autour du choix d’une équipe de quatre personnes et s’est articulée au regard des critères définies préalablement par le groupe ainsi que des différents arguments de vote ou de report de vote qui ont été exprimés. Ainsi, si le nombre de voix individuel servait d’indicateur, il n’est en rien un critère pour choisir une personne, surtout dans le cadre du choix d’une équipe où la complémentarité des profils peut être importante.

Les votes exprimés, avec les reports de voix
Lorsqu’une proposition de quatre noms a été mise au centre, certaines personnes proposées ne sont pas senties certaines de pouvoir assumer le rôle au travers d’objections. C’est une partie très intéressante et puissante car l’appui du groupe est venu lever des peurs et des questionnements qui étaient légitimes. Parfois, cela peut suffire comme cette fois-ci, et parfois non, ce qui implique de faire évoluer la proposition initiale en y retirant la personne ne souhaitant pas être élue.
L’une des personnes qui a été élue avait dû partir avant la fin à cause d’une contrainte horaire et il a fallu s’adapter en contactant cette personne pour lui demander si elle acceptait d’être choisie, ce qui fut le cas. De manière générale, on évite d’inclure des personnes absentes dans le processus et seules les personnes présentes sont de fait candidat·e·s. Cependant, et tout particulièrement quand le processus s’allonge, il arrive que des personnes doivent partir avant la fin. Il convient de s’assurer avec elles de la bonne prise en compte de leurs éventuelles objections avant qu’elles ne partent, en rappelant qu’elles ne pourront plus interagir avec le processus une fois parties (ce qui implique une bonne confiance dans le groupe).
Lorsque le processus a démarré, je n’avais pas d’attentes en particulier et je n’étais même pas certain que le groupe arrive à se mettre d’accord sur une nouvelle co-présidence. J’ai été agréablement surpris de l’issue de l’élection et j’ai apprécié la co-responsabilité du groupe dans le déroulé du processus et le respect du cadre. Cependant, il est important de garder en tête que le résultat d’une élection sans candidat·e·s n’est jamais garanti car il y a des situations où il est impossible de lever des objections. Dans ce cas de figure, il est à mon avis inutile de faire s’éterniser le processus pendant des heures et des heures, mais plutôt de considérer qu’il est un excellent indicateur de l’état du groupe à cet instant et que celui-ci n’est pas prêt pour faire un choix.
Témoignages d’élection
Et puisque le vécu a plus de force que de long discours théoriques, voici ci-dessous des témoignages de personnes ayant participé à cette élection sans candidat·e·s de la nouvelle co-présidence de l’Atelier du Déclic.
“J’ai beaucoup aimé l’expérience, j’ai adoré participer et vivre ça. Le processus est clair et logique. J’ai été un peu gêné par le manque de temps (de ma faute principalement) pour faire ça plus tranquillement et surtout par le peu de personnes présentes, ce qui légitime moins le résultat que je ne l’aurai souhaité.”
Benjamin, participant (qui a dû partir avant la fin)
“J’ai adoré le processus et votre facilitation, c’était fluide. Je n’ai pas voulu participer aux post-its sur les critères par peur qu’il y en ait “trop”, mais c’est peut-être une erreur. La question de ne pas pouvoir prendre la parole sauf objection était compliquée mais ça a du sens selon moi. Je serais curieuse de participer à une élection sans candidat avec plus de monde.”
Laurie, participante
“J’étais intriguée par le processus, un peu intimidée quand j’ai compris que j’allais devoir expliquer mes choix devant tout le monde mais je l’ai bien vécu finalement. Je me demande toujours ce que ce type de processus peut donner à grande échelle, si c’est viable ou si c’est voué à rester très local. Ça me déprime un peu paradoxalement, d’avoir l’impression de participer à des anecdotes, même si y a une partie de moi qui se dit qu’on va bien finir par y arriver.
J’ai paniqué. Quand mon nom est sorti pour la première fois, j’ai discrètement écarquillé les yeux. Quand il est sorti une deuxième et une troisième fois, j’ai stressé. Avant de venir, je m’étais dit que je ne voulais vraiment pas être élue pour ne pas me rajouter de charge mentale. Et une fois qu’il y avait mon nom au tableau… Je me suis reposée la question. J’ai commencé par avoir peur mais comme les facilitateurs avaient vraiment insisté sur le fait que ça rajoutait pas de travail… Et qu’il y avait mon nom au tableau justement, je me suis un peu sentie engagée malgré moi et j’ai pas voulu abandonner les gens. Donc j’ai accepté le rôle. On verra bien si c’était la bonne décision.”Eléonore, participante
“J’avais déjà pris part à une élection sans candidat·e au cours d’une formation et j’étais curieux de le faire découvrir à d’autres personnes. Participer à une telle élection demande non seulement de faire confiance au processus, mais aussi de repenser son rapport au temps : on ne peut pas prédire quand l’élection prendra fin. Toutefois cela relève de la co-responsabilité du groupe : cela nécessite donc qu’il soit acculturé aux pratiques de coopération.”
Olivier, co-facilitateur
“C’était la seconde fois que je participais à une élection sans candidat, et c’est grâce à ce genre d’expérience que je regarde d’un nouvel œil les différentes façon de voter et leur intérêt pour des prises de décision démocratiques. Si on vous propose de participer à une élection sans candidat, saisissez l’occasion si vous le pouvez !”
Julien, participant
“L’élection sans candidat·e est un processus qui remet l’égalité au centre de la démocratie. Elle permet à celleux qui ne se sentent pas légitimes, d’être élu·e·s et d’être sûr que le choix est le bon. C’est une version des élections incroyable. Petit bémol : le temps. En effet, pour assurer la bonne compréhension et réalisation de l’élection, c’est assez chronophage et peut en dérouter plus d’un·e. Chaque médaille a son revers mais les avantages de l’élection sans candidat·e sont largement supérieurs à ses inconvénients”
Dimitri, participant
Les plus :
— Processus par itération intéressant. On ne reste pas sur sa position, le vote évolue en fonction des arguments de chacun·e.
— Processus qui permet vraiment de légitimer une personne, les arguments de chacun·e sont intéressants et constructifs.
— Intéressant de voir que c’est pas forcément celui ou celle qui a initialement le plus de votes qui est élu·e.
Les moins :
— On ne peut voter que pour les présent·e·s. Dommage quand des personnes absentes seraient autant voire plus légitimes que les présentes.
— Le vote par objection ne permet pas de faire plusieurs propositions. S’il n’y a pas d’objection sur la première proposition, elle est adoptée alors qu’une autre peut-être meilleure aurait pu être proposée.
— L’élection sans candidat·e peut durer longtemps si les personnes choisies ne veulent pas être élues ou qu’une objection est difficile à lever.Vanina, participante
Rédacteur : Julien Coudsi
Site web : Julien Coudsi – Portfolio